Interviews

Discussion avec Patrice Quélard

Bonjour à tous !
Comme vous avez eu l’air d’apprécier les interviews en 2017, j’ai décidé de prolonger l’aventure en 2018. Chaque dimanche, nous ferons connaissance avec un nouvel auteur. Aujourd’hui, place à Patrice Quélard, que j’avais eu le plaisir de rencontrer au premier salon des écrivains au Garage à Saint-Nazaire et qui m’a donné l’opportunité de lire l’un de ses romans, Fratricide. Je vous laisse découvrir le synopsis de cette fiction historique :

1915 – premier grand conflit mondial.
James Mac Kendrick est nord-irlandais et catholique. Sur un coup de tête, il s’engage dans une unité de soldats protestants de sa province et va découvrir que son pire ennemi n’est peut-être pas là où il croyait le trouver.
Émile Buffet est un conscrit français et un jeune homme bon vivant, transpirant l’assurance. Face aux horreurs de la guerre, il tente de résister jusqu’au jour où une lettre lui parvient et le fait vaciller.
Ludwig Halpern est un sous-officier allemand promis à une carrière militaire d’exception et fait partie des rares à trouver une forme d’épanouissement personnel dans cette guerre.
Ces trois hommes l’ignorent encore, mais la barbarie de la guerre et de ses marionnettistes va lier leurs destins à tout jamais.

Quand as-tu commencé à écrire ? Peux-tu nous présenter un peu ton parcours ?

J’avais indiscutablement des prédispositions innées pour cette activité, et je m’en suis rendu compte dès la fin de la primaire. En sixième, mon professeur de français (que j’ai par ailleurs fait pas mal souffrir, le pauvre), a été jusqu’à me mettre 20/20 en rédaction une fois – preuve qu’il ne m’en voulait pas tant que ça, au fond. Détail marquant, je me souviens que c’était la seule fois où le sujet était libre… et que j’avais gribouillé une histoire d’extra-terrestre ! Au lycée, j’ai commencé à écrire des histoires pour faire rigoler les copains. À l’université, j’ai écrit dans un fanzine étudiant, puis j’ai beaucoup travaillé sur un projet de jeu de rôle (activité à laquelle je m’adonnais beaucoup à cette époque) qui n’a jamais abouti, puis j’ai tenu un blog parodique, d’humour noir et d’opinion, avant de me décider vraiment à me lancer dans un projet de fiction qui a mis un certain temps avant de voir le jour, et c’est un euphémisme. Par contre, du jour où j’ai décidé de proposer mon travail à l’édition, je n’ai rencontré aucune difficulté à le faire publier.

Tu as déjà expérimenté plusieurs genres d’écrits. As-tu une préférence pour l’un d’entre eux ?

Ah oui, tu as vu que je suis éclectique… Difficile de le cacher, ma biblio parle d’elle-même. En fait, j’ai presque fait « les choses à l’envers » : si on excepte ma première publication qui était pour la jeunesse, j’ai commencé par un roman fleuve, puis un autre, avant de me décider à répondre à des appels à texte pour des nouvelles de SFFF ces derniers temps, et aussi d’écrire un roman de SF au passage, hop. En fait, je ne peux pas vraiment choisir : tout comme je peux lire tour à tour du Robert Heinlein, du Saint-Exupéry et du Georges Duby, je peux aussi, quand j’écris, passer du roman historique au fantastique et à la SF. On va dire que j’ai une passion de très longue date pour l’Histoire (bien que curieusement je n’aie pas pris cette voie à l’université), et une culture SFFF puissamment, et depuis longtemps, nourrie de jeux de rôle et de cinéma (pour la littérature, c’est plus récent). Une constante, toutefois : je n’écris jamais du divertissement pur. Il y a toujours un message derrière. C’est peut-être un travers de prof, mais autant l’assumer. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles même mes œuvres SFFF ont toujours un assez bon ancrage dans la réalité : réalité transformée, réalité anticipée, mais réalité quand même. J’ai besoin de « croire à ce que je lis », même quand c’est de la SFFF, avec ce corollaire logique : j’ai aussi besoin de croire en ce que j’écris.
Maintenant, je sais que cet éclectisme n’est pas bon pour le marketing, il en existe de très nombreux exemples. Un gars comme Chattam, par exemple, a clairement été identifié auteur de polars thrillers, et quand il a voulu se lancer dans la fantasy, ça a été accueilli plutôt fraîchement par le public. Je trouve ça triste, et j’ai décidé de n’en tenir aucun compte. J’écris ce que j’ai envie d’écrire à un instant T, sans calcul. Tant pis si ça nuit à ma « carrière ».

Dans Fratricide, tu abordes le thème de la Première Guerre Mondiale. Est-ce une partie de l’Histoire qui te passionne tout particulièrement ?

La Première Guerre Mondiale et moi, c’est une histoire de très longue date. Je me revois, en 6ème, rapporter chez moi, du CDI, des exemplaires de l’Illustration, et passer des heures à lire le panégyrique de tous ces pauvres types tués ou coupés en morceaux. Entendons-nous bien : j’aime l’Histoire en général, avec des préférences pour certaines périodes, mais la Première Guerre Mondiale, c’est autre chose… ça me passionnait avant même que tout le reste ne commence à m’intéresser. Une personne très proche de moi pense avec sincérité que je suis mort dans les tranchées au cours de mon incarnation précédente. Je ne suis pas particulièrement croyant, mais j’avoue qu’il y a quelque chose de quasi surnaturel dans mon empathie avec les poilus. Pour essayer de tenir un discours un peu plus cartésien, je dirais que l’une des raisons qui me poussent à m’intéresser à ce conflit, c’est que je ne le « comprends pas ». Je l’ai étudié sous toutes les coutures et sous tous les angles, j’en connais par cœur les causes et bien sûr les terribles conséquences, mais même au bout de tout ça, il demeure absurde. Il a duré 4 ans, mais rien que ses trois premiers mois ont coûté plus cher en vies à la France (mais pas seulement) que toutes les autres guerres, même si l’on considère que toutes les campagnes napoléoniennes ne forment qu’une seule et même guerre. Tout ça pour quoi ? Pour une région annexée, des dettes de guerre, et des jalousies à propos de territoires éloignés de milliers de kilomètres : des sujets qui ne pouvaient intéresser que le cercle des élites dirigeantes. Rien ne pouvait justifier un tel carnage constamment alimenté et renouvelé pendant si longtemps. Ce conflit reste le summum du panurgisme populaire vis-à-vis d’un gouvernement, et c’est là que l’éducation populaire et scolaire a une grande responsabilité, celle de donner au peuple le sens critique, y compris – et même surtout – vis-à-vis de ses élites. Malgré tout ce que les Français ont pu en dire, ce n’était pas une guerre d’agression de la part des Allemands. On était tous d’accord, ou plutôt les élites françaises et allemandes étaient toutes d’accord pour se foutre sur la g… L’armée française a essayé de rentrer en Allemagne début août 14 et y est même très brièvement parvenue, et si l’essentiel du conflit s’est passé sur notre territoire, c’est parce que les Allemands ont gagné la première phase de mouvement… ça aurait pu être l’inverse. J’ose espérer – en fait j’en suis presque sûr – qu’aujourd’hui, avec l’éducation des masses qu’il y a eu depuis, une guerre aussi meurtrière pour des raisons aussi vaines et stupides ne pourrait pas avoir lieu. À 160 000 morts de chaque côté au bout d’un mois, j’ose croire que les soldats mettraient tous la crosse en l’air et iraient fusiller ceux qui les ont envoyés dans ce m…
Alors on va me dire : quid de la Seconde Guerre Mondiale ? Était-elle absurde, elle aussi ? Non, bien sûr, il fallait abattre le nazisme… Sauf que presque tous les historiens spécialisés sont d’accord pour dire que la deuxième n’était que la deuxième mi-temps de la première. Sans la première, pas d’Hitler, pas de deuxième. Ces « petites bêtises » ont tué au total la bagatelle de 70 000 000 personnes en 10 ans !

Pourquoi as-tu choisi de mettre l’accent sur le côté humain dans un contexte aussi dur et complexe ?

Fratricide est une histoire de guerre, et les faits de guerre qui y sont rapportés sont largement inspirés d’une somme colossale de témoignages que j’ai lus en français et en anglais. Je n’ai surtout pas cherché à embellir la réalité, mais à la montrer au contraire dans son aspect le plus cru : je voulais que le lecteur voie bien ce que le président Trucmuche et le général Duchmolle ont pu faire faire d’avilissant aux ouvriers et aux paysans, ce qu’ils leur ont fait subir, sans états d’âme… Ce qu’ils leur ont fait se faire entre eux, et du même coup se faire à eux-mêmes, par un terrible jeu de miroir. C’est un peu la même démarche que Spielberg dans Il faut sauver le soldat Ryan, je crois. Autrement dit, c’est un livre d’une violence inouïe. Mais comme je le disais plus haut, ce que j’écris n’est jamais « gratuit », et il était hors de question de me vautrer dans de la violence gratuite. La violence n’est là que pour justifier le fait que mes trois héros, chacun pour leurs propres raisons, ont décidé à un moment de sortir de là, coûte que coûte. Pour conserver ou pour retrouver un sens à leur vie. Cette quête – et le hasard, qui n’est jamais bien loin – finissent par les réunir. Les ennemis mortels d’hier se découvrent semblables, humains avant tout… frères en humanité. Garder ou trouver un sens à sa vie, c’est une question qui reste très moderne : il n’y a plus de guerre mondiale aujourd’hui, mais les élites du monde cherchent à nouveau, d’une autre manière, à nous mener au précipice. Face à cela, nous pouvons nous comporter en bêtes de somme, ou décider de réagir, comme Buffet, Halpern ou Mac Kendrick. C’est risqué bien sûr, mais l’autre voie l’est bien plus encore, en vérité. Si nous choisissons de résister, nous ne serons pas seuls, nous pourrons compter sur d’autres de nos semblables qui pensent comme nous. L’humain est un animal social : s’il a besoin de pouvoir s’isoler parfois, il a surtout désespérément besoin de partager et de communiquer, de plaisanter, de rire, de raconter, de se plaindre peut-être, de tellement d’autres choses, pourvu qu’elles soient collectives… Une société individualiste est une société qui va mal. Tous les témoignages le montrent : la camaraderie, l’humour – même face à l’horreur absolue – est souvent ce qui a permis à ces malheureux de supporter le pire, avec une résilience parfois extravagante, sans perdre complètement la boule. Si cela nous a permis de supporter le pire, cela peut nous permettre de nous élever vers le meilleur.

Quels sont tes projets pour les mois et années à venir ?

Mon actualité pour 2018 est déjà bien chargée, avec la sortie d’un album de jeunesse intitulé Jeux de vilains aux éditions Beurre Salé, en collaboration avec l’illustrateur Éric Dodon (nous faisons déjà équipe sur la BD Bar et Mulet.) Un projet que je mûris depuis 6 ans, et qui me tient beaucoup à cœur. Là-encore, la Première Guerre Mondiale au programme, avec en toile de fond les cérémonies du centenaire de l’armistice, et avec l’ambition affichée d’expliquer ce conflit aux 8-12 ans d’une manière qui sorte un peu des sentiers battus. Je suis très content de refaire un peu de jeunesse à nouveau, ma dernière sortie datait de 2010 et j’avais hâte de retourner sur le terrain de nos têtes blondes, qui sont notre avenir et notre espoir.
Sinon, sur le front romanesque, je suis sur le deuxième tome de ma saga Catharsis, qui s’intitulera La Croix de sang 1207-1209, toujours chez Ed2A. On y retrouvera les héros de Disputatio 1204-1207 en plein cœur de la croisade contre les cathares. J’espère une sortie à l’automne, mais j’ai du pain sur la planche.
Sur le plan de la SFFF, peut-être la publication d’un recueil de nouvelles, intitulé Oppressions. Je dirigerai par ailleurs une anthologie aux éditions Arkuiris (je recommande au passage toutes les anthos de cet éditeur remarquable qui a pour particularité de faire de la SF politiquement et écologiquement engagée) qui s’intitulera Migrations du futur, mais qui ne devrait pas voir le jour avant fin 2018 – début 2019.
Enfin, je planche sur le scénario d’une BD avec Edwige Dupont, une artiste que j’ai découverte cet été, et dont le travail m’a complètement subjugué. C’est un projet ambitieux, innovant, sans doute un peu subversif aussi. Bref, passionnant !

Un immense merci à Patrice Quélard d’avoir pris le temps de répondre à mes questions avec autant de précision.

Pour en savoir plus sur les nombreux écrits de l’auteur et obtenir vos exemplaires, rendez-vous sur son site internet et ses réseaux sociaux : Facebook + Twitter

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